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Comment enseigner le vocabulaire aux élèves et les aider à le développer?

19/10/2016 13:40:49

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Nous savons aujourd’hui que le vocabulaire est au cœur de la compréhension du langage oral et qu’il constitue l’un des piliers fondamentaux de la compréhension en lecture (voir notamment Beck & McKeown, 2007, Snow, Burns, & Griffin, 1998, cités dans Marulis & Neuman, 2010). L’étendue du vocabulaire est un prédicteur du succès en lecture chez les élèves. En plus, la recherche suggère qu’un vocabulaire riche et varié est requis pour exceller dans toutes les matières scolaires puisqu’il est intimement lié à une bonne compréhension en lecture (Chiappone, 2006).

Selon le National Reading Panel (National Institute of Child Health and Human Development, 2000) et le National Early Litteracy Panel (The National Institute for Literacy, 2008), les deux approches privilégiées en classe par les enseignants afin de développer le vocabulaire des élèves sont la lecture interactive de livres d’histoires (albums jeunesse) et la lecture partagée. En quoi consistent exactement ces pratiques? En existe-t-il d’autres pour favoriser le développement du vocabulaire? Je cherche des réponses à toutes ces questions avec vous dans ce billet!

 

La lecture interactive et la lecture partagée pour enseigner le vocabulaire

J’ai demandé à plusieurs professionnels de l’éducation qui m’entourent la différence, selon eux, entre la lecture interactive, la lecture partagée, la lecture guidée, la lecture dirigée, la lecture partagée enrichie, la lecture collective, la lecture en duo, etc.

J’ai été forcée de constater que nous avons tous et toutes des définitions différentes… Ce qui a soulevé une première question : si les intervenants ont différentes définitions de ces types d’activités, comment peut-on être certain alors qu’il s’agit vraiment des interventions les plus efficaces en matière de développement et d’acquisition du vocabulaire? Même dans la littérature scientifique il y a des écarts considérables dans les conceptions de ce que sont la lecture interactive de livres d’histoires (interactive storybook reading), la lecture dialogique (dialogic reading) et la lecture partagée (shared reading).

Selon Giasson (2011), la lecture interactive au primaire s’apparente à

celle effectuée à la maternelle, à la différence que les élèves peuvent […] comprendre des textes plus sophistiqués. Pendant la lecture, l’enseignant doit inciter les enfants à se représenter les différents personnages, à visualiser l’enchainement causal des actions et à expliciter ce que le texte ne dit pas. Les discussions pendant la lecture fournissent une plateforme essentielle à l’acquisition des habiletés en compréhension que réinvestiront les enfants pendant leur lecture personnelle (p. 159).

En ce sens, les enseignants utilisent souvent la lecture interactive d’albums jeunesse afin de développer le vocabulaire chez leurs élèves. La lecture orale d’une histoire en grand groupe permet de faire ressortir de nouveaux mots qui sont la majeure partie du temps rarement utilisés dans les échanges verbaux quotidiens. Les mots susceptibles d’être de « nouveaux mots » sont repérés au préalable par l’enseignant et ils sont expliqués aux élèves au fur et à mesure de leur apparition dans l’histoire racontée.

Par ailleurs, il semble que de plus en plus d’enseignants optent pour la lecture partagée. Dans ce type de lecture, l’enseignant

garde l’initiative de la lecture et des interactions, mais les élèves y participent de différentes façons. […] Cette activité se fait avec l’ensemble du groupe. Les enfants sont placés le plus près possible de l’enseignant de façon à voir le texte ou le livre aisément. […] Les séances s’amorcent par une discussion sur le titre et les illustrations. […] Les enseignants attirent l’attention des enfants sur certains éléments : des unités graphiques (syllabes et graphèmes), des mots (mots fréquents), des stratégies de lecture (relire et s’autocorriger). Les interventions peuvent porter sur l’identification des mots et la compréhension (Giasson, 2011, p. 161-162).

 

Quels sont les ingrédients actifs d’un bon enseignement du vocabulaire?

J’ai épluché plusieurs sources de données scientifiques au courant des dernières semaines afin de voir s’il y a d’autres moyens que la lecture pour stimuler le développement du vocabulaire chez les élèves. Il ressort de mes explorations que ces derniers retiennent mieux la signification de nouveaux mots lorsqu’ils bénéficient d’un enseignement explicite de ces mots à l’aide de contextes riches, de définitions, d’expositions multiples et d’expériences significatives. De manière plus concrète, les enseignants peuvent travailler l’acquisition de nouveaux mots en les expliquant tout d’abord dans leurs propres mots puis en formulant une définition avec le groupe pour chacun d’eux; en demandant aux élèves de les mimer, de les écrire, de les dessiner, d’observer leur racine (et la présence ou non d’un préfixe ou d’un suffixe), de leur trouver un synonyme et un antonyme, de démontrer leur fonction grammaticale, etc. De plus, les activités sur ces mots peuvent être répétées et révisées quelques fois dans le cycle.

En outre, lorsque les professionnels construisent cet enseignement à l’aide de la littérature jeunesse, ils créent un contexte signifiant (et même ludique!) autour de l’apprentissage du vocabulaire puisque les élèves rencontrent souvent de nouveaux mots nécessaires à la compréhension du texte en cours de lecture. En effet, comparativement aux émissions de télévision, les livres pour enfants contiennent plus de 50 % de mots rarement utilisés (Cunningham & Stanovich, 1998, cités dans Hawken, 2009).

 

Les séances de conversations linguistiquement et cognitivement complexes : une nouvelle avenue pour favoriser le développement du vocabulaire?

Ruston et Schwanenflugel (2010), de l’Université de Georgia, ont mené une étude sur l’efficacité de 500 minutes d’intervention sous forme de conversations linguistiquement et cognitivement complexes auprès de 73 enfants du préscolaire. Deux fois par semaine durant dix semaines, les enfants ont été mis dans une situation où ils avaient une conversation intensive de 25 minutes avec un adulte. Celui-ci mettait l’accent sur l’utilisation de mots rares, l’utilisation de questions ouvertes, la reformulation des phrases grammaticalement incorrectes de l’enfant ainsi que sur la bonification de leurs phrases en des phrases plus complexes. À la fin de ces semaines d’intervention, le vocabulaire expressif des enfants a été évalué à l’aide du Expressive vocabulary test (Williams, 1997) et d’échantillons de diversité lexicale. Les résultats ont démontré que les conversations linguistiquement et cognitivement complexes constituent une stratégie efficace afin d’améliorer le vocabulaire des enfants, et plus particulièrement celui des enfants ayant un très bas niveau de vocabulaire.

Ces résultats soulèvent une question intéressante : Les conversations linguistiquement et cognitivement complexes pourraient-elles être intégrées à la pédagogie utilisée en classe? Il pourrait certainement s’agir d’une avenue prometteuse…

 

En résumé

La recherche a démontré qu’enseigner explicitement le vocabulaire au travers de la lecture interactive et de la lecture partagée (selon les définitions plus communément admises de ces activités!) consiste en une manière efficace d’enseigner le vocabulaire. En dehors des moments où ces méthodes sont employées, il semblerait toutefois que les enseignants présentent des nouveaux mots ou discutent de leur signification seulement 1% du temps (Champion, Hyter, Mccabe, & Bland-Stewart, 2003). À la lumière de cette donnée, nous pouvons nous demander si, par peur de ne pas se situer dans la zone proximale de développement des élèves (ZPD), nous évitons trop souvent le nouveau vocabulaire en classe. Les conversations linguistiquement et cognitivement complexes pourraient, en ce sens, être intéressantes à intégrer à l’enseignement.

Êtes-vous prêts à ajouter quelque chose de nouveau?

 

Références

Champion, T., Hyter, Y., Mccabe, A, & Bland-Stewart, L. M. (2003). “A matter of vocabulary”. Performances of Low-Income African American Head Start children on the Peabody Picture Vocabulary test – III. Communication Disorders Quarterly, 24(3), 121-127.

Chiappone, L. L. (2006). The wonder of words: Learning and expanding vocabulary. New York, NY: The Guilford Press.

Giasson, J. (2011). La lecture. Apprentissage et difficultés. Montréal : Gaétan Morin Éditeur.

Hawken, J. (2009). Pour un enseignement efficace de la lecture et de l’écriture : une trousse d’intervention appuyée par la recherche. (Traduit et adapté en français par L. Laplante, M. Brodeur, A. Desrochers, & G. Jean). s.l. : Réseau canadien de recherche sur le langage et l’alphabétisation – Canadian Language et Literacy Research Network. Repéré à http://www.treaqfp.qc.ca/106/PDF/TROUSSE_Reseau_de_chercheurs.pdf

Lonigan, C. J., Shanahan, T., & Cunningham, A. (en collaboration avec The National Early Literacy Panel). (2008). Chapter 4: Impact of Shared-Reading Interventions on Young Children’s Early Literacy Skills. Dans The National Institute for Literacy (Éd.), Developing Early Litteracy. Report of the National Early Litteracy Panel (pp. 153-171). Jessup, MD: The National Institute for Literacy.

Marulis, L. M., & Neuman, S. B. (2010). The Effects of Vocabulary Intervention on Young Children’s Word Learning: A Meta-Analysis. Review of Educational Research, 80(3), 300-335. doi: 10.3102/0034654310377087

The National Institute for Literacy (Éd.). (2008). Developing Early Litteracy. Report of the National Early Litteracy Panel. Jessup, MD: The National Institute for Literacy. Repéré à http://lincs.ed.gov/publications/pdf/NELPReport09.pdf

National Institute of Child Health and Human Development. (2000). Report of the National Reading Panel. Teaching children to read: an evidence-based assessment of the scientific research literature on reading and its implications for reading instruction: Reports of the subgroups (NIH Publication No. 00-4754). Washington, DC: U.S. Government Printing Office.

Ruston, H. P., & Schwanenflugel, P. J. (2010). Effects of a Conversation Intervention on the Expressive Vocabulary Development of Prekindergarten Children. Language, Speech, and Hearing Services in School, 41(3), 303-313. doi: 10.1044/0161-1461(2009/08-0100)

Williams, K. T. (1997). Expressive vocabulary test. Bloomington, MN: Pearson Education, Inc.

Crédit photo: racorn / 123RF Banques d'images

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